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 ......... L’Église orthodoxe et l’Occident (1)

  1. Le passé orthodoxe de l’Occident
  2. La renaissance de l’Église orthodoxe en Occident
  3. Les problèmes actuels de l’Église orthodoxe en Occident
  4. Les exigences de la situation présente
  5. Importance du témoignage orthodoxe en Occident

Le passé orthodoxe de l’Occident

La présence de l’orthodoxie en Occident n’est ni une nouveauté, ni un apport étranger. L’Église orthodoxe ne peut d’ailleurs se considérer comme étrangère nulle part, puisqu’elle a conscience d’être l’Église du Christ, universelle par essence, et non un simple groupement d’hommes liés par une culture et un folklore communs. En outre, les orthodoxes de France et d’Occident ont profondément le sentiment de renouer avec les origines de leur pays et de leur civilisation.

Il ne faut jamais perdre de vue en effet que les chrétiens d’Occident ont vécu en communion avec leurs frères de la partie orientale de la chrétienté pendant mille ans, à la seule exception de ceux qui, ici ou là, se séparaient d’eux pour adhérer à une secte hétérodoxe. Les orthodoxes d’aujourd’hui ont conservé, sans aucune modification, la doctrine et les traditions fondamentales de cette Église indivise du premier millénaire. L’Église d’Occident, à partir du XIe siècle, a évolué dans son organisation et l’expression de sa foi. Cette évolution est considérée par elle comme un développement normal et nécessaire du germe originel, tandis que les autres chrétiens l’ont ressentie comme une rupture à l’égard de la tradition reçue des apôtres. C’est là l’origine de la séparation entre l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe, et de la disparition presque totale de l’orthodoxie en Occident entre le XIe et le XXe siècle.

Quoi qu’il en soit, l’orthodoxie, que l’on ne pourrait pour autant taxer de sclérose (car elle n’a jamais cessé de produire des saints et des martyrs innombrables), est ainsi un témoin fidèle de ce que l’Église était, en Orient et en Occident, durant le premier millénaire, et elle considère que l’Occident était lui aussi « orthodoxe » durant toute cette période.

Un grand nombre de saints orthodoxes ont ainsi vécu en Occident, depuis l’âge apostolique jusqu’au seuil du Moyen Âge. Beaucoup de villages de France portent le nom de saints qui, lorsqu’ils n’étaient pas des apôtres ou des martyrs universellement célébrés dans le monde chrétien, ont presque tous vécu à l’époque gallo-romaine ou mérovingienne, et sont donc antérieurs au IXe siècle. La vie de ces saints est exactement semblable à celle de tous ceux qui vivaient alors, et ont vécu jusqu’à nos jours, dans les pays traditionnellement orthodoxes : bassin oriental de la Méditerranée, pays slaves et Roumanie.

L’Occident a eu aussi des Pères de l’Église, reconnus par toute l’Église orthodoxe : pour ne citer que les plus grands, nous trouvons en Italie et à Rome les papes saint Léon le Grand et saint Grégoire le Grand (Dialogos), saint Ambroise de Milan et saint Jérôme ; les Gaules ont eu saint Irénée de Lyon, saint Hilaire de Poitiers et saint Cassien de Marseille. Malheureusement dans la suite, l’Occident les a un peu oubliés pour se mettre presque exclusivement à l’école de saint Augustin, le grand docteur de l’Afrique chrétienne. Augustin était un saint admirable, et l’un des plus puissants génies du christianisme. Mais sa pensée, trop personnelle parfois malgré son désir de fidélité sans compromis à la tradition apostolique, aurait dû être rééquilibrée et complétée par l’apport de tous les autres Pères, en particulier des Pères grecs. Le recours trop exclusif à saint Augustin est certainement l’une des causes qui ont le plus contribué à séparer plus tard l’Occident du reste du monde chrétien. On peut dire que dans une large mesure, le catholicisme romain et le protestantisme sont des augustinismes.

Les racines orthodoxes de l’Occident nous sont rappelées par de nombreux monuments qui remontent, au moins partiellement, à cette époque. Ils abondent en Italie, et il est peu de pèlerinages plus évocateur de ce christianisme antique que celui que l’on peut faire dans les catacombes et les vestiges des anciennes basiliques romaines. La France possède encore des baptistères et des lieux de culte du Ve siècle (2), telles les chapelles de l’île de Lérins ou les restes de l’oratoire de saint Cassien à Saint-Victor de Marseille. L’Espagne a conservé d’admirables édifices de l’époque wisigothique, et, en Allemagne, toute la région rhénane est riche de souvenirs qui datent de cette période ancienne.

Ébauchée au IXe siècle, avec la création par Charlemagne d’un nouvel empire qui tentait d’étayer sa légitimité sur de fantaisistes accusations d’hérésie formulées à l’égard des « Grecs », une rupture profonde s’est accomplie au XIe siècle ; les effets s’en sont assez rapidement manifestés. On peut dire sans exagération qu’un chrétien français du début du XIe siècle se serait senti plus proche d’un chrétien d’Asie Mineure du Ve siècle, que d’un autre chrétien français du XIIIe siècle. Si l’architecture romane et les fresques des XIe et XIIe siècles sont encore très proches de celles du monde orthodoxe, l’art gothique du XIIIe siècle s’engage dans des voies assez différentes. Si la théologie et la doctrine spirituelle des bénédictins et des cisterciens des XIe et XIIe siècles appartiennent encore dans une large mesure à l’univers des Pères de l’Église, la théologie scolastique et la nouvelle spiritualité qui les supplantent dans la seconde partie du Moyen Âge en diffèrent notablement.

Pourtant, la mutation n’est pas totale. Un Thomas d’Aquin, qu’admirait tant le patriarche Gennade Scholarios, disciple de saint Marc d’Éphèse, se veut adepte des Pères bien plus que d’Aristote : une réelle connaissance de Denys l’Aréopagite, de Grégoire de Nysse, de Jean Damascène et d’autres textes patristiques grecs lui permet de nuancer sur des points importants l’augustinisme presque exclusif de ses prédécesseurs, même s’il en reste trop tributaire à d’autres égards. Dès la fin du XIIIe siècle, les spirituels Rhéno-Flamands, dans le sillage desquels se situera l’espagnol Jean de la Croix, élaborent une doctrine mystique largement inspirée des œuvres de Denys l’Aréopagite ; un Vladimir Lossky s’intéressera très particulièrement à Maître Eckhart. Au XVIIe siècle se développera en France, autour du cardinal de Bérulle, une école spirituelle qui retrouvera partiellement la doctrine de la déification du chrétien enseignée par les Pères grecs. À la même époque, en France également, le P. Lallemant et ses disciples répandront un enseignement sur la garde du cœur et la docilité au Saint-Esprit qui présente des affinités avec la tradition hésychaste. Le XVIIe siècle connaîtra aussi un immense effort d’édition et de traduction des Pères de L’Église, qui se prolongera à travers le XIXe siècle avec la gigantesque édition des deux Patrologies, grecque et latine, par l’Abbé Migne, et jusqu’au XXe siècle avec les 400 volumes (3) de la collection « Sources chrétiennes ». Certains des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Charles Péguy, ont souligné les affinités de sa pensée avec la doctrine orthodoxe. On pourrait multiplier ces exemples.

Certes, il ne faut pas majorer les analogies. Aucun de ces auteurs, aucune de ces œuvres ne sont à proprement parler « orthodoxes ». Mais tout cela témoigne de convergences réelles et d’une référence constante aux sources communes. Pour le catholicisme, en raison de sa théorie du développement doctrinal, les Pères de l’Église et le christianisme des premiers siècles représentent un stade important, mais en quelque sorte « dépassé », de la vie de l’Église. « Les écrits des Pères sont le journal de l’Église quand elle avait dix-sept ans », disait poétiquement le P. Von Balthasar.

Mais les orthodoxes de France peuvent interpréter ces survivances d’une autre manière. En faisant revivre l’Église orthodoxe en Occident, ils ont conscience à la fois de renouer avec leurs origines, et de mener à son plein épanouissement un germe qui demeurait secrètement présent dans ce que la vie spirituelle de l’Occident a produit de meilleur. Ils savent aussi que la présence de l’Église orthodoxe, avec son rayonnement intellectuel et spirituel, peut aider beaucoup de catholiques à garder ou à retrouver le sens d’éléments importants de la tradition chrétienne qui ont été plus ou moins occultés en Occident. Contribuer ainsi à réenraciner des chrétiens d’Occident dans la grande tradition des saints Pères n’est pas un rôle négligeable, même s’il ne mène pas à de nombreuses entrées individuelles dans l’Église orthodoxe.


La renaissance de l’Église orthodoxe en Occident

La renaissance de l’orthodoxie en Europe occidentale était ainsi, en quelque sorte, appelée et préparée par le passé même de ces régions. Mais, concrètement, elle a été la conséquence providentielle de deux des plus grands drames du XXe siècle, la révolution soviétique et l’exode des Grecs d’Asie Mineure en 1922.

Avant ces événements, il n’existait en Europe occidentale qu’un très petit nombre d’églises orthodoxes, à l’usage des membres du corps diplomatique et de colonies étrangères très restreintes. Le cas du P. Guettée, prêtre catholique de valeur devenu orthodoxe après le Ier concile du Vatican, était tout à fait exceptionnel.

À la suite de l’émigration russe, un archevêché russe pour l’Europe occidentale a été constitué. Il a son siège auprès de la cathédrale de la rue Daru, et est rattaché au Patriarcat œcuménique de Constantinople. Deux autres groupes d’émigrés russes, peut-être davantage préoccupés d’affirmer leur appartenance à l’Église locale de Russie, se sont constitués parallèlement. L’un d’eux est placé sous la juridiction du Patriarche de Moscou, tandis que l’autre, estimant que le patriarcat de Moscou a fait preuve d’une trop grande docilité à l’égard du pouvoir soviétique, relève d’un synode d’évêques « hors frontières » et veut représenter « la partie libre de l’Église de Russie ». (4)

L’émigration russe a été illustrée par des théologiens et des écrivains religieux de grande valeur, même si, parfois, la pensée de l’un ou l’autre appelle des réserves ou des compléments. Les noms des Pères Boulgakoff, Afanasieff, Florovsky, Schmemann, Meyendorff, de Paul Evdokimov, sont connus dans tout le monde orthodoxe. Vladimir Lossky, Mgr Basile Krivoschéine et le P. Cyprien Kern comptent parmi les principaux artisans du renouveau de la théologie orthodoxe, d’inspiration patristique et palamite. Deux grands iconographes, Léonide Ouspensky et le P. Grégoire Kroug, ont apporté une contribution importante au renouveau de l’iconographie et de la théologie de l’icône. Un grand spirituel russe qui avait vécu de longues années au Mont Athos, l’Archimandrite Sophrony, a fait connaître saint Silouane, et a exercé une grande influence depuis son monastère, établi en Angleterre. L’Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge, à Paris, a joué un rôle très important, depuis plus d’un demi-siècle, dans la formation du clergé et de l’élite laïque de l’Église orthodoxe en Occident.

La métropole grecque de France a été érigée en 1963, regroupant toutes les paroisses grecques formées après l’exode de 1922. Des métropoles analogues ont été constituées dans la plupart des pays d’Europe occidentale. Les communautés grecques comptent des écoles, où la langue grecque est enseignée, des foyers d’étudiants, des maisons de retraite pour vieillards ; elles ont le souci de rester fidèles aux traditions culturelles de leur pays d’origine. Dans le Sud-Est de la France, où les orthodoxes d’origine grecque sont particulièrement nombreux, un effort important a été accompli en faveur de l’insertion locale et de la francophonie.

Enfin, il existe en Occident des groupements orthodoxes roumains, serbes et arabes. Ces derniers ont maintenant un évêque résidant à Paris. Au total, on peut estimer à 200.000 le nombre des orthodoxes demeurant en France. Deux à trois mille sont d’origine purement française.

Dès les débuts de l’émigration russe, l’Église orthodoxe a exercé en Occident, et particulièrement en France, un rayonnement important, sans proportion avec la faiblesse numérique de ses effectifs. Ce rayonnement est encore très sensible aujourd’hui dans certains milieux catholiques (qui, cependant, ne représentent pas tout le catholicisme français). Il n’est guère de magasin d’objets religieux où l’on ne trouve des icônes ; en France, elles ont presque entièrement supplanté chez les catholiques les statues et l’imagerie traditionnelle. Un monastère catholique, l’Abbaye de Bellefontaine, publie une collection de textes patristiques et orthodoxes qui a une large diffusion. Plusieurs communautés religieuses catholiques, ou même des groupements de laïcs, ont adopté la liturgie byzantine, ou lui ont emprunté des éléments pour enrichir leur propre liturgie latine. Certes, tout cela peut nourrir de graves équivoques dans le domaine de l’ecclésiologie ; on entend parfois des religieux catholiques ayant adopté le rite byzantin dire : « Je n’ai pas besoin de devenir orthodoxe, je le suis déjà complètement tout en restant catholique ». L’adoption d’éléments de la tradition orthodoxe détachés du contexte ecclésial où ils peuvent seulement trouver leur signification véritable peut être plus nuisible qu’utile à la vie spirituelle. Mais Dieu peut aussi se servir de tout cela pour rapprocher des âmes droites de la plénitude de la tradition de l’Église. Qui peut sonder ses desseins ?


Les problèmes actuels de l’Église orthodoxe en Occident

Le fait que la présence orthodoxe en Europe occidentale doit, actuellement, son origine aux grandes émigrations grecque et russe, et que ses structures canoniques se sont mises en place en fonction des besoins de ces émigrés, pourrait donner à penser que l’Église orthodoxe n’y représente qu’une Église étrangère, sans rapport avec la réalité propre des pays qui lui donnent asile.

Mais nous devons tenir compte de deux faits.

Tout d’abord, les enfants et les petits-enfants des émigrés des années 20 sont maintenant pleinement intégrés à la vie de leur pays d’adoption. Le plus souvent, ils n’ont plus l’intention ni la possibilité de rentrer dans le pays de leurs ancêtres, et n’ont donc plus, ou n’auront plus à la prochaine génération, le souci d’en garder les traditions culturelles. Doivent-ils pour autant abandonner la foi orthodoxe ?

En outre, quelques milliers d’occidentaux sont devenus orthodoxes, au terme de cheminements spirituels divers, parce qu’ils ont découvert dans l’Église orthodoxe la plénitude de l’Église du Christ. Pour eux, entrer dans sa communion était une question de vie ou de mort spirituelles. Mais doivent-ils pour autant devenir grecs ou russes ?

Une réponse à cette double interrogation a été tentée par le groupe qui s’intitule « Église Catholique Orthodoxe de France » (ECOF), et dont l’appartenance juridictionnelle a connu bien des vicissitudes. Ce groupe, formé autour d’un brillant émigré russe, Evgraf Kovalevsky, a constitué un diocèse qui n’est « ni russe, ni grec, ni roumain », et qui veut être comme la résurgence de l’Église orthodoxe d’Occident telle qu’elle était avant le schisme. Sa liturgie est une adaptation de l’ancienne liturgie occidentale des Gaules, antérieure à l’expansion du rite romain en Occident.

L’initiative était intéressante. Elle enthousiasma des hommes de valeur, qui y consacrèrent beaucoup de talent et de générosité. L’œuvre musicale et liturgique d’un Maxime Kovalevsky présente un intérêt incontestable pour l’ensemble de l’orthodoxie d’expression française. Néanmoins, cette tentative de créer une Église orthodoxe de rite occidental n’a pas fait l’unanimité parmi les orthodoxes francophones. Les motifs de l’opposition qu’elle a rencontrée dans divers milieux sont complexes ; des réactions passionnelles et peu objectives ont plus d’une fois rendu difficile un dialogue constructif. Mais il est certain que le souci de renouer avec une tradition liturgique ancienne peut rendre plus difficile la pleine insertion de nouveaux convertis dans l’Église orthodoxe d’aujourd’hui, qui est dans sa presque totalité de tradition « byzantine ».

Une Église orthodoxe autonome et unifiée, possédant sa propre personnalité spirituelle, ne pourra naître en France que d’un effort concerté des diverses juridictions, mais le temps n’en est pas encore venu. Pour l’instant, il convient de s’accommoder du système actuel de la coexistence de ces juridictions. Ce système, dans la situation présente de l’Occident, est loin de ne présenter que des inconvénients.

Ces inconvénients, certes, sont évidents, le plus grave est sans doute que ces juridictions constituent des diocèses qui se juxtaposent sur un même territoire, en regroupant leurs membres principalement en fonction de leur origine ethnique. Il y a là une double anomalie, puisque l’unité de l’évêque pour chaque territoire diocésain est une donnée fondamentale de l’ecclésiologie chrétienne, et puisque l’appartenance à telle ou telle église ne peut être déterminée par des caractères ethniques (le « phylétisme » a été condamné par le Trône œcuménique).

Une telle situation ne peut donc être tenue pour définitive ; mais, par « économie », en quelque sorte, elle peut être admise pour l’instant, si l’on tient compte de deux choses :

En premier lieu, il faut dire que, si l’on dépasse le point de vue empirique, si l’on va au-delà des apparences, ce morcellement en juridictions n’atteint pas l’essentiel de l’Église. Dans chaque paroisse où la divine liturgie est célébrée, c’est l’Église de Dieu qui est présente. Quand saint Irénée célébrait à Lyon, ce n’était pas l’Église de Smyrne qui était représentée ; la communauté rassemblée, composée de commerçants grecs et de néophytes gaulois, était simplement l’Église de Dieu à Lyon. Il en est de même de nos jours. L’Église orthodoxe, telle qu’elle est aujourd’hui en France, est déjà réellement l’Église de France, ou plutôt l’Église de Dieu en France. Le rattachement à une Église-mère grecque ou russe est accidentel et ne touche qu’à l’aspect humain de l’organisation ecclésiastique. Et un français qui appartient à une paroisse dont le prêtre dépend du Patriarcat œcuménique ou du Patriarcat de Moscou ne devient pas pour autant grec ou russe.

Si l’on parvient un jour à unifier toutes les paroisses orthodoxes de France sous l’autorité d’un unique archevêque et à établir des diocèses territoriaux, ce sera un grand bien, car la situation redeviendrait ainsi conforme aux saints canons. Mais, quant à l’essentiel, cette Église unifiée dans sa structure ne sera pas davantage l’Église de France que la mosaïque juridictionnelle présente.

En second lieu, il faut dire que le lien avec les Églises grecque ou russe est loin d’être préjudiciable ; dans l’état actuel des choses, il est même indispensable, si l’on ne veut pas improviser et aller à l’aventure.

Depuis un millénaire en effet, l’Église d’Occident n’est plus « orthodoxe ». On ne peut nier ce fait, ni agir comme s’il n’existait pas. La Tradition implique la continuité de la vie, elle ne connaît pas de « sauts ». L’orthodoxie ne consiste pas seulement dans une profession de foi correcte ; elle a des conséquences multiples sur la vie et le comportement, elle suppose un « sens » des réalités chrétiennes qui ne s’improvise pas. Les orthodoxes français d’aujourd’hui, convertis de fraîche date ou petits-fils d’émigrés n’ayant plus qu’un rapport lointain avec leur patrie d’origine, manquent généralement de racines et de tradition. Ce sont souvent des intellectuels, quelque peu portés à confondre la réflexion et la vie. Il leur est indispensable de se tenir en contact avec les Églises qui sont toujours restées orthodoxes, où tout un peuple porte la Tradition et en vit. Il leur est impossible d’assimiler vitalement les richesses de l’orthodoxie s’ils ne se mettent pas humblement à l’école des pays orthodoxes – notamment de la Grèce, le plus accessible pour nous.


Les exigences de la situation présente

La diversité juridictionnelle actuelle peut donc être temporairement maintenue, assez longtemps encore peut-être, mais à trois conditions :

1) Il faut d’abord que les orthodoxes aient une vision ecclésiologique claire. Ils doivent être bien conscients du fait que l’Église orthodoxe est l’Église du Christ dans sa plénitude, et non simplement une forme « orientale » du christianisme. Elle ne peut donc accepter de n’être en Occident qu’un ensemble de services d’aumônerie pour ressortissants étrangers. Tout en souhaitant entretenir avec les autres communautés chrétiennes des rapports empreints de charité et d’un profond respect des personnes, elle ne peut pas davantage considérer les Églises catholiques ou protestantes des pays occidentaux comme étant sans aucune restriction les Églises locales légitimes et authentiques de ces pays. Séparées de l’orthodoxie, ces Églises ne sont plus, au regard de la foi orthodoxe, l’Église du Christ une, sainte, catholique et apostolique présente dans ces pays selon toute sa plénitude originelle.

Certes, il n’est pas dans l’esprit de l’Église orthodoxe de se livrer à un prosélytisme indiscret, ni à une activité missionnaire organisée et planifiée. À plus forte raison doit-elle éviter toute polémique. Son efficacité missionnaire tient au rayonnement paisible de ses célébrations liturgiques, de la foi et de la vie même de ses prêtres, de ses moines et de ses fidèles : Elle ne cherche pas à obtenir des résultats spectaculaires. Mais elle ne peut limiter son rôle à celui de garder dans son sein les « orthodoxes de souche » : ce serait trahir la mission qui lui a été confiée par le Christ. Elle a le devoir d’accueillir tous ceux qui, librement et mûs par des motifs authentiquement spirituels, demandent à être accueillis dans sa communion. C’est d’ailleurs ce que, de son côté, l’Église catholique revendique pour elle-même.

Un faux œcuménisme ne doit pas nous égarer sur ce point. Le désir de l’unité des chrétiens est sain et conforme à la volonté de Dieu s’il conduit à faire régner entre les chrétiens de confession différente le respect des personnes dans la liberté des consciences et la charité, et s’il tend à les unir dans la profession intégrale, sans en rien ajouter ni retrancher, de ce qui a été cru « toujours, par tous et partout » (5) avant les schismes et les hérésies du deuxième millénaire. Mais l’œcuménisme deviendrait une pernicieuse hérésie, aussi bien selon la foi orthodoxe que selon la foi catholique, s’il impliquait une négation de l’unité visible de l’Église, confessée dans le symbole de la foi, et s’il prétendait que l’unique Église du Christ est actuellement divisée entre les diverses confessions chrétiennes. D’après ces « œcuménistes », l’unité visible de l’Église n’existerait plus, et devrait être « recomposée » à partir de la diversité actuelle. Or, selon la foi orthodoxe, l’unité visible de l’Église nous est donnée par Dieu dès maintenant dans l’Église orthodoxe. Certains groupes de chrétiens se sont séparés de l’Église, dans une mesure plus ou moins grande, mais celle-ci ne peut être divisée.

2) Les orthodoxes, en Occident, doivent veiller avec grand soin à la concertation entre les diverses juridictions. Cette coordination est indispensable, sans que l’on doive aboutir cependant à une organisation trop centralisée qui ne respecterait pas la légitime diversité et la liberté des personnes. Cette œuvre de coordination est la tâche que s’est donnée le comité interépiscopal (6), que préside le Métropolite grec de France. Celui-ci est d’autant plus qualifié pour cette tâche que le Trône œcuménique a la vocation historique de promouvoir tout ce qui peut favoriser l’unité des Églises locales. Au cours d’un voyage à Constantinople, il y a quelques années, j’ai pu constater combien le Patriarcat avait un sens aigu de cette unité et de l’universalité de l’Église, combien il était informé des problèmes dans chaque pays, et combien il voulait témoigner fidèlement, dans le dialogue avec les hétérodoxes, de la foi orthodoxe.

En France notamment, divers organismes interjuridictionnels contribuent à cette concertation, notamment la Fraternité orthodoxe qui offre de multiples services et réunit tous les trois ans des congrès qui rassemblent sept ou huit cents personnes.

La plupart des juridictions orthodoxes ont en France des monastères, qui attirent de nombreux pèlerins et visiteurs. Depuis 1978, trois monastères dépendant du Mont Athos ont été constitués, à titre de métochia de Simonos Petra (7). Ils se trouvent ainsi placés en-dehors des antagonismes juridictionnels. La Sainte-Montagne a toujours eu une vocation interorthodoxe. La présence de moines athonites en France peut être ainsi un facteur d’union et de convergence spirituelle entre les orthodoxes d’origine diverse.

3) L’usage des langues occidentales doit être introduit progressivement. Dans l’état actuel des choses, cet usage ne peut cependant pas être exclusif. D’une part en effet, les communautés orthodoxes comptent un bon nombre d’émigrés récents, ou, à l’inverse, de vieillards, pour lesquels l’emploi du slavon ou du grec est une nécessité. D’autre part, et ceci est peut-être une raison encore plus fondamentale, la connaissance des textes originaux et des mélodies grecques ou slaves qui les accompagnent est et restera encore longtemps une condition indispensable pour que les transpositions françaises soient fidèles à l’esprit de la liturgie traditionnelle. Une liturgie en français ne peut s’improviser, et doit s’élaborer dans un contact étroit avec les sources.

Néanmoins, l’introduction des langues occidentales est indispensable si l’on tient compte à la fois des besoins des nouvelles générations d’enfants d’anciens émigrés, qui se détourneront de l’orthodoxie s’ils n’y voient que le folklore pittoresque, mais incompréhensible pour eux, de leurs grands-parents, et des requêtes des orthodoxes d’origine française. Il n’est pas de moyen plus efficace pour se pénétrer de la doctrine et de l’esprit de l’Église orthodoxe, et pour acquérir une sensibilité et des réflexes orthodoxes, que de participer à la Liturgie et aux offices de cette Église. Mais il faut pour cela qu’ils soient accessibles aux participants. Les Occidentaux ont encore plus besoin de cette intelligibilité relative des textes que les Grecs ou les Russes, qui sont moins « réflexifs », et qui sont plongés depuis leur enfance dans la tradition orthodoxe.


Importance du témoignage orthodoxe en Occident

De tout ce qui précède, nous pouvons conclure que la présence de l’orthodoxie en Occident est une nécessité vitale, avant tout parce que l’Église orthodoxe est l’Église du Christ dans toute sa plénitude. Comme nous l’enseigne toute la Tradition, l’Église est la véritable arche du salut pour toute l’humanité, le moyen établi par Dieu pour que les hommes obtiennent le salut et la vie éternelle. À ce titre, il faut qu’elle soit présente partout et rayonne sur le monde. Les fruits que portera cette présence dépendront ensuite de la libre réponse des hommes.

D’autre part, l’Occident est douloureusement partagé, depuis le XVIe siècle, entre le catholicisme romain et les confessions issues de la Réforme protestante. De bons historiens pensent que celle-ci n’aurait jamais eu lieu, si la grande rupture avec l’orthodoxie ne s’était pas produite au XIe siècle. Les réformateurs ont voulu réagir contre des abus et des déviations qui étaient en grande partie propres au christianisme occidental, et qui s’étaient développés durant les derniers siècles du Moyen Âge, à la faveur de la séparation du reste du monde chrétien. Mais ces réformateurs vivaient dans un univers déjà coupé de la tradition ancienne et étaient eux-mêmes imprégnés d’augustinisme ; c’est pourquoi ils n’ont pas pu retrouver la plénitude du christianisme originel. Dans un tel contexte, la présence de l’Église orthodoxe, bien loin d’être un facteur de nouvelles divisions, peut être un puissant ferment pour la recomposition de l’unité spirituelle de l’Europe. Unité qui ne peut se fonder, on l’a dit plus haut, que sur la foi que tous les chrétiens ont professée ensemble pendant un millénaire. De cette foi, de cette plénitude de la Tradition des dix premiers siècles, l’Église orthodoxe est pour tous le témoin et la mémoire vivante.

Enfin, l’Occident est soumis depuis longtemps déjà à un processus de déchristianisation qui mine les fondements même de sa civilisation, et qui risque de le conduire, dans les décennies à venir, à un déclin irrémédiable. Ceci est particulièrement sensible en France, où ce processus est une conséquence indirecte de la Réforme du XVIe siècle, et aussi de la réaction trop cléricale et autoritaire du catholicisme de la Contre-Réforme. Il est étroitement lié à l’œuvre déchristianisatrice de la Révolution française, de laquelle ont procédé aussi bien le libéralisme économique que le totalitarisme marxiste. Devant le risque d’asphyxie spirituelle qui les menacent, beaucoup d’Occidentaux en viennent à chercher un peu d’oxygène dans les sectes plus ou moins marginales qui se multiplient, ou dans les sagesses extrême-orientales. Mais même parmi ceux-ci, il est des hommes qui redécouvrent finalement dans l’Église orthodoxe une source spirituelle toujours jaillissante, demeurée largement étrangère à la plupart des conflits qui ont préparé l’éclatement de l’univers occidental, et qui porte en elle les prémices de la Vie éternelle.



 
(1) Reproduit ici avec l'autorisation de l'auteur.
(2) Le plus récent découvert archéologique est les vestiges d'une des premières cathédrales paléochrétiennes des Gaules, un édifice à Arles d’environ 345. Regardez cette photo.
(3) 2006 : 500 volumes.
(4) Les trois entités ecclésiales en paragraphe étaient à l’origine parties intégrantes du Patriarcat de Moscou. En 1922, alors que le Patriarche Tikhon décida de dissoudre le Synode des évêques en exil, dont le siège était alors en Serbie, celui-ci décida de se dégager de sa juridiction, en raison de sa dépendance de fait vis-à-vis du pouvoir déicide. Cette entité donnera plus tard «l’Église Hors-Frontières», de facto autocéphale. Pour des raisons similaires, en 1931, c’est la métropole dirigée par le métropolite Euloge («de la rue Daru») qui se détacha du Patriarcat de Moscou. Elle préféra se mettre sous la protection du Patriarcat de Constantinople. Enfin, un groupe de paroisses resta fidèle à la juridiction du Patriarcat de Moscou.
(5) Saint Vincent de Lérins. Commonitorium, 2.
(6) Depuis 1997 — Assemblée des évêques orthodoxes de France.
(7) Il existe quatre métochia de Simonos Petra en France à ce moment. Regardez ici.



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30 Mars / 12 Avril
La liste des paroisses et monastère du Patriarcat de Moscou en France est renouvelée


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